Il y aurait plus d’un milliard de milliards d’insectes sur Terre actuellement, représentant une biomasse largement supérieure à celle de tous les animaux terrestres, humains compris. Nous savons désormais combien les insectes sont indispensables à la vie, notamment les pollinisateurs, qui contribuent à la reproduction sexuée de 80 % des plantes à fleurs de la planète, dont de nombreuses cultures vivrières. Nous connaissons moins les extraordinaires qualités dont font ils preuve au quotidien, et qui sont source d’inspiration.

On a souvent vanté les mérites des fourmis, loué leur intelligence à l’échelle individuelle (sens de l’orientation, persévérance devant l’obstacle) et collective (capacité à anticiper les évènements, à commencer par l’hiver…). Dans la catégorie « insectes sociaux », les abeilles font elles aussi preuve d’incroyables talents. 

D’ingénieuses architectes…

Grâce à l’éthologue Karl von Frisch, on sait que pour communiquer entre elles, les abeilles se livrent à des « danses » spécifiques élaborées (l’intérêt étant, pour les exploratrices, de retranscrire au reste de la colonie le détail de leurs pérégrinations fructueuses). 

L’esthétique des ruches, aux cellules parfaitement hexagonales, montrent qu’elles sont aussi de brillantes architectes, capables d’une régularité rare dans le monde animal ; elles parviennent surtout à optimiser l’espace de stockage disponible tout en économisant les matériaux de construction.

Des travaux de recherche récemment publiés montrent comment les abeilles font pour gérer les défis de construction. Car tous les terrains ne permettent pas d’édifier une ruche parfaite… ce qui contraint les abeilles à s’adapter en permanence. Elles sont ainsi capables d’ajuster la taille, la forme et même l’inclinaison des cellules, tout en préservant des motifs réguliers et donc, l’harmonie de la structure.

Plus fascinante encore est la capacité d’anticipation dont font preuve les abeilles tout au long de la construction. Repérant les difficultés à l’avance, elles mettent en œuvre les ajustement nécessaires au fur et à mesure, pour s’épargner une refondation globale de trop grande ampleur.

… à l’avant-garde de l’intelligence artificielle

Durant sa courte vie, l’abeille effectue toutes sortes de tâches au sein et autour de la ruche. Certaines sont stéréotypées (comme la collecte de nourriture ou le nettoyage de la ruche), c’est à dire qu’un stimulus (visuel, olfactif) suffit à les déclencher. D’autres impliquent au contraire pour l’abeille d’adapter son comportement pour naviguer dans un environnement en perpétuelle évolution ; c’est notamment le cas lorsqu’elle part butiner, parfois à plusieurs kilomètres de chez elle. 

Des études récentes montrent l’étendue des capacités cognitives sollicitées par l’abeille pendant la collecte de nourriture, pour pouvoir s’orienter dans l’espace et mémoriser les espèces de fleurs. Karl von Frisch (toujours lui) a le premier défini une méthodologie permettant de décrypter le comportement dit de « constance florale » adopté par les abeilles, soit leur capacité à retenir les caractéristiques des fleurs contenant du nectar.

D’autres études montrent que les abeilles distinguent aussi les formes, et notamment les paysages, malgré une faible acuité visuelle. A l’image des humains qui fonctionnent par catégorisation, il semble qu’elles mettent en œuvre un traitement cognitif élaboré de leur environnement visuel. Elles seraient notamment capables de détecter la symétrie des objets, ou de les regrouper en fonction de la relation existant entre eux (comme « identique à », « en même nombre que » ou encore « au-dessus de »). Autrement dit, de faire preuve d’abstraction.

Nous avons encore tant à apprendre des abeilles. Or, comme la plupart des insectes, elles disparaissent dans des proportions vertigineuses, sans que personne ne s’en émeuve ou presque. On ne compte plus les études qui, ces dernières années, ont alerté sur leur déclin, dont les raisons sont bien connues : changement d’utilisation des sols, agriculture intensive, pesticides, introduction d’espèces, urbanisation et bien sûr pollution (notamment lumineuse).

Les protéger, c’est protéger les tâches essentielles dont elles s’acquittent au quotidien… et nous donner la possibilité d’apprendre encore de leurs nombreux talents.